Michel Foucault

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Chapitre 3. La conception politique de la RSE à partir du cadre de la gouvernementalité de Michel Foucault

Introduction:

Approche foucaldienne et remise en cause de la domination des études fonctionnalistes en management

Vingt cinq ans après la mort du philosophe français Michel Foucault, son œuvre suscite encore beaucoup d'intérêt de la part des chercheurs en sciences sociales en général et en sciences de gestion en particulier. Le début de cette vague d'intérêt pour Foucault a été marqué par la publication de l'article inaugural de Burrell (1988) dans la revue Organization Studies qui a été un «foyer» naturel pour les études sur Foucault (Starkey, 2005). Cette revue a d'ailleurs connu un flux régulier de travaux foucaldiens dans le domaine de la gestion à partir de la fin des années 1980 et au début des années 1990. Trois autres revues ont également joué un rôle important dans la diffusion de la perspective foucaldienne dans la recherche en gestionet dans le développement de la théorie et de la recherche critique dans ce domaine à savoir l'Acadamey of Management Review, la revue Accounting, Organization and Society et la revue Organization.

«La réception de l'œuvre de Foucault dans le domaine des études organisationnelles a injecté une nouvelle vie dans les débats existants» (Carter et al., 2002: 515). L'approche foucaldienne constitue en effet le point de départ d'une prise de distance par rapport aux formes dominantes du management des entreprises. Elle répond à un appel croissant pour une perspective historique dans les études organisationnelles (Rowlinson et Carter, 2002). Cette approche a pour principal objectif d'analyser la manière avec laquelle les mécanismes de pouvoir affectent la vie des acteurs organisationnels (Hatchuel et al., 2005). Dans son ouvrage French Theory, Cusset (2003) affirme que «l'œuvre de Foucault (…) et son impact à long terme aux États-Unis est sans égal, aussi bien par l'ampleur de ses ventes en traduction (plus de 300000 exemplaires pour La Volonté de savoir, plus de 200000 pour Histoire de la folie, plus de 150000 pour Les Mots et les choses) que par la variété des disciplines qu'il a contribué à ébranler ou à faire naître, et même par la diversité de ses publics» (p. 293). Deux disciplines ont été particulièrement soulignées par Cusset (2003): la "Queer theory" et les "Cultural studies"[1]. En ce qui concerne les thèmes foucaldiens qui ont été le plus mobilisés dans la recherche en gestion, Pezet (2004) en précise deux : les techniques de surveillance et les techniques de gouvernement. Ces deux aspects sont à la base du concept de pouvoir-savoir qui constitue le dispositif d'ancrage de l'œuvre de Michel Foucault. Une idée centrale parcourt cette œuvre: celle des conditions de production d'un discours dominant censé dire la vérité sur le monde et imposer ses normes (Dreyfus et Rabinow, 1984). Cette idée peut être formulée dans la question suivante : comment un savoir peut-il se constituer à une époque et dans un lieu déterminé et comment se nouent, autour de ce savoir considéré comme vrai des effets de pouvoir spécifiques?

L'objectif de ce chapitre est de montrer la pertinence du cadre de la gouvernementalité développé par Michel Foucault pour dépasser les limites des cadres théoriques existants dans le domaine Business and Society que nous avons soulevé dans le chapitre précédent et pour étudier l'émergence d'une conception politique de la RSE. Notre choix de l'approche foucaldienne a pour fondement l'adéquation des concepts et de la méthode de cet auteur à la problématique des relations entre les institutions-entreprises et la société. Nous pensons que, même si Foucault ne s'est pas intéressé aux entreprises multinationales dans ses travaux, ces dernières revêtent bien le caractère d'institutions, d'organisations totalisantes, au même titre que les hôpitaux, la prison, l'école ou les usines. «Ce caractère tient à la particularité qu'ont les entreprises multinationales d'utiliser en permanence un savoir sur l'homme pour fonctionner et de participer directement à la construction de ce savoir, qu'il s'agisse de l'homme consommateur mais aussi de l'homme citoyen» (El Akremi et al., 2008: 76-77). Le thème de la responsabilité sociale de l'entreprise plus que tout autre permet d'illustrer ce savoir utilisé et produit par les multinationales et qui crée des effets concrets en termes de domination. En outre, les théories et les concepts foucaldiens ont été appliqués aux entreprises comme objet d'étude depuis la fin des années 1980. Parmi les applications notables de l'approche foucaldienne, nous pouvons citer celle développée par Miller et O'Leary (1987) dans le domaine de la comptabilité, celle développée par Townley (1993, 1994), Pezet (2001) et Igalens (2002, 2005) dans le domaine de la gestion des ressources humaines ou encore celle développée par Morgan (1992) dans le domaine du marketing.

Ainsi, pour atteindre l'objectif de ce chapitre, nous commencerons tout d'abord par une brève présentation de l'œuvre du philosophe éminent Michel Foucault en se focalisant sur les trois périodes qui caractérisent son œuvre. Après avoir précisé la nouvelle conception du pouvoir développé par Foucault, nous aborderons le cadre pouvoir-savoir et mettrons l'accent sur les deux aspects de ce cadre d'analyse à savoir les techniques de disciplinarisation et les techniques de gouvernement. Dans la troisième section, nous montrerons que l'approche foucaldienne est un cadre d'analyse critique qui fait partie du courant plus large de recherches critiques: celui des Critical Management Studies (CMS). Pour cela, nous commencerons par définir les CMS et présenter les principaux courants théoriques qui les constituent et les principales idées développées par ce corps de recherches critiques. Enfin, nous passerons en revue les deux principales études dans le domaine Business and Society qui ont mobilisé l'approche foucaldienne. Dans la dernière section, nous argumenterons l'intérêt de la gouvernementalité comme cadre d'analyse critique pour l'étude de la politisation de l'entreprise en tant que nouveau régime de gouvernementalité de la relation entre l'entreprise et la société.

1. Michel Foucault:l'historien du présent[2]

MichelFoucault, historien et philosophe français né en 1926 à Poitiers et mort en 1984 à Paris, est considéré comme l'une des figures les plus influentes en France à partir des années 1960. Il s'est intéressé principalement aux institutions, aux conditions d'émergence des savoirs, des pouvoirs et des discours en occident, aux "tactiques de l'âme", aux pratiques de soi et aux processus mis en œuvre pour façonner l'homme moderne (Dreyfus et Rabinow, 1984). En 1970, il a été nommé professeur au Collège de France et titulaire de la chaire «Histoire des systèmes de pensée » jusqu'à sa mort en 1984. Durant une vingtaine d'années, Foucault a travaillé sur ce qui peut être appelé des séries d'histoires de l'émergence des sciences humaines (Miller et O'Leary, 1987). Ses études ont porté sur l'histoire de l'émergence de la psychiatrie (Foucault, 1961), la naissance de la clinique (Foucault, 1963), l'histoire de l'émergence des sciences humaines (Foucault, 1966), l'histoire de la prison (Foucault, 1975) et l'histoire de la sexualité (1976, 1984a, 1984b). Avant de présenter les trois périodes qui caractérisent l'œuvre de Michel Foucault, il est très important de souligner l'approche novatrice avec laquelle il traite l'histoire, ce qui l'a conduit à remettre en question des phénomènes sociaux tels que les institutions et les idéologies.

1.1. L'Histoire selon Foucault: une rupture avec la continuité

Michel Foucault a violement critiqué le sens classique et traditionnel de l'histoire comme continuum, «qui s'attache aux “faits” déjà donnés, communément admis, ou aux évènements datés, et qui a pour tâche de définir les relations de causalité, d'opposition ou d'expression qui relient faits et évènements» (Davidson, 1989: 245) et a proposé une nouvelle construction de l'histoire faite de ruptures, de transformations et de discontinuités (Revel, 2004). En effet, il a montré qu'à certaines époques, une culture bascule de ses assises traditionnelles et «en quelques années, parfois, cesse de penser comme elle l'avait fait jusque là et se met à penser autre chose et autrement» (Foucault, 1966: 179). Dans une interview accordée à la revue Esprit en 1968, Foucault avait précisé qu'il s'efforçait de «montrer que la discontinuité n'est pas entre les événements un vide monotone et impensable, (…); mais qu'elle est un jeu de transformations spécifiques, différentes les unes des autres (avec, chacune, ses conditions, ses règles, son niveau) et liées entre elles selon les schémas de dépendance. L'histoire, c'est l'analyse descriptive et la théorie de ces transformations» (Foucault, 1994: 680)[3].

1.2. La pensée de Foucault: une histoire de la problématisation

L'œuvre de Michel Foucault est assez complexe car il a développé son propre vocabulaire. Elle se situe au point de rencontre entre la philosophie et l'histoire. Et bien que Foucault a été souvent associé au mouvement structuraliste, surtout après la publication de son livre Les mots et les choses (1966), et bien qu'il a été parmi les inspirateurs du courant postmoderne, à côté de Lyotard, Derrida et Deleuze, il rejetait explicitement tout classement dans une école de pensée (Chomsky et Foucault, 2006). Dans l'échange qui l'a opposé à Chomsky en 1971, Foucault a déclaré: «à vrai dire je ne suis pas philosophe et si j'avais à me nommer ou me donner une étiquette, je serais terriblement embarrassé. Je ne pose pas la question de qu'est ce que c'est de connaître. Mon problème n'est pas de savoir si les discours scientifiques sont vrais ou pas, s'ils ont un rapport à une objectivité ou non; s'il faut les considérer comme simplement cohérents ou seulement commodes, s'ils sont l'expression d'une réalité ou pas. Tout ça, ce ne sont pas mes questions. Je dirais que je fais l'histoire de problématisation c'est-à-dire l'histoire de la manière dont les choses font problèmes»[4].

La «problématisation» ne signifie pas pour Foucault la représentation d'un objet préexistant ni la création par le discours d'un objet qui n'existe pas, mais «l'ensemble des pratiques discursives[5] ou non-discursives qui fait entrer quelque chose dans le jeu du vrai et du faux et la constitue comme objet pour la pensée (que ce soit sous la forme de la réflexion morale, de la connaissance scientifique, de l'analyse politique, etc.)»(Foucault, 1994: 670)[6]. La problématisation désigne donc «un effort pour rendre problématiques et douteuses des évidences, des pratiques, des règles, des institutions et des habitudes qui s'étaient sédimentées depuis des décennies et des décennies» (Foucault, 1994: 688)[7].

Alors que l'histoire des idées s'intéresse à l'analyse des systèmes de représentations qui sous-tendent à la fois les discours et les comportements, et que l'histoire des mentalités s'intéresse à l'analyse des attitudes et des schémas de comportement, l'histoire de la pensée s'intéresse à la manière dont se constituent des problèmes pour la pensée, et quelles stratégies sont développées pour y répondre. Dans cette perspective, Foucault précise qu'«à un même ensemble de difficultés plusieurs réponses peuvent être données. Et la plupart du temps, des réponses diverses sont effectivement données. Or ce qu'il faut comprendre, c'est ce qui les rend simultanément possibles; c'est le point où s'enracine leur simultanéité; c'est le sol qui peut les nourrir les unes et les autres dans leur diversité et en dépit parfois de leurs contradictions» (Foucault, 1994: 591-592)[8].

Le travail de Michel Foucault peut ainsi être considéré comme une enquête sur la forme générale de problématisation correspondant à une époque donnée, une “étude des modes de problématisation” qui renvoie à «la façon d'analyser, dans leur forme historiquement singulière, des questions à portée générale» (Foucault, 1994: 1396)[9]. Ainsi, Foucault a développé une histoire de la problématisation de la folie dans le monde occidental, l'histoire de la problématisation de la clinique, celle de la prison et aussi celle des sciences humaines. Nous montrerons dans la sous-section suivante, qu'au-delà de l'unité apparente de l'œuvre de Michel Foucault qui consiste à analyser l'histoire de l'émergence des savoirs et à étudier des modes de problématisation correspondant à une époque donnée, sa pensée s'est caractérisée par une rupture méthodologique (Dreyfus et Rabinow, 1984). En effet, d'une préoccupation pour le discours qui caractérise la phase archéologique à laquelle se rattache l'Histoire de la folie (1961), la Naissance de la clinique (1963), Les mots et les choses (1966), puis l'Archéologie du savoir (1969), Foucault opère un déplacement méthodologique en accordant un intérêt grandissant à l'analyse des modalités de pouvoir qui caractérise la période généalogique regroupant essentiellement Surveiller et punir (1975) et l'Histoire de la sexualité Tome 1 La volonté de savoir (1976). A partir des années 1980, il s'est intéressé à la question de l'éthique à travers la publication du deuxième et troisième tome de l'Histoire de la sexualitéqui sont: L'usage des plaisirs (1984a) et Le souci de soi (1984b).

[1] La "Queer theory" est un mouvement américain gay et lesbien qui «a intégré l'approche foucaldienne et l'a enrichie de références psychanalytiques pour montrer, par la critique littéraire et artistique, comment une culture définit la différence et la similitude, et a parfois été jusqu'à une remise en cause des identités sexuelles» (Pezet, 2003: 171). Les "Cultural studies" sont un courant de recherche transdisciplinaire apparu en Grande Bretagne dans les années 1960. Ces études «se fixent pour objectif principal une compréhension globale de la culture, ou mieux : des cultures contemporaines qu'elles définissent comme des totalités expressives constituées de pratiques sociales, de croyances, de systèmes institutionnels, etc.» (Chalard-Fillaudeau, 2003: 32-33).

[2] Nous reprenons cette expression du titre de l'article de Deleuze, G. (1988), «Foucault, Historien du présent», Le Magazine Littéraire n°257. Source: site 1libertaire.free.fr URL: http://1libertaire.free.fr/DeleuzeFoucault03.html. Site consulté le 23/09/2009.

[3] Foucault, M. (1968). “Réponse à une question”, Esprit, n°371, repris dans Dits et écrits 1954-1988, Édition établie sous la direction de Defert D. et Ewald F., Paris, Gallimard, 1994, tome I, 673-696.

[4] Chomsky, N et Foucault, M. (2006). De la nature humaine : justice contre pouvoir, Entretien dirigé par Fons Elders, traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch, Les Éditions ADEN.

Texte issu d' une conversation enregistrée en novembre 1971 à l'École supérieure de technologie d'Eindhoven et transmis par la télévision néerlandaise.

[5] Selon Davidson (1989), une pratique discursive signifie une pratique productrice d'énoncés. Pour Clegg (1994: 156), «les pratiques disciplinaires foucaldiennes sont des "pratiques discursives": un savoir produit à travers des pratiques rendues possibles par les hypothèses encadrantes de ce savoir». Le concept foucaldien "pratique discursive" «se réfère à un ensemble historiquement et culturellement spécifique de règles pour l'organisation et la production de différentes formes de savoirs ou de connaissances. Ce n'est pas une question de déterminations externes imposées à la pensée des gens, c'est plutôt une question de règles qui, un peu comme la grammaire d'une langue, permet à certaines déclarations d'être faites». Source: http://www.michel-foucault.com/concepts/index.html. Site consulté le 24/03/2010.

[6] Foucault, M. (1984). “Le souci de la vérité”, Magazine littéraire, n° 207, repris dans Dits et écrits 1954-1988, Édition établie sous la direction de Defert D et Ewald F, Paris, Gallimard, 1994, tome IV,1980-1988, texte n°350, 668-678.

[7] Foucault, M. (1984). Op cit.

[8] Foucault, M. (1994). «Polémique, politique et problématisations», Dits et écrits 1954-1988, Édition établie sous la direction de Defert D et Ewald F, Paris, Gallimard, tome IV, texte n°342.

[9] Foucault, M. (1994). «Qu'est-ce que les Lumières?», Dits et écrits 1954-1988, Édition établie sous la direction de Defert D et Ewald F, Paris, Gallimard, tome IV, texte n°339.

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